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Pandémie et goût de l’archive. L’ère du braconnage ?

1 Laisser un commentaire sur le paragraphe 1 0 Les premiers mots qui composent cet article ont été écrits en France au soir du 29 mai 2020 : la veille, le gouvernement annonçait la mise en œuvre imminente de la deuxième phase du plan de déconfinement, nouvelle séquence de l’épisode ouvert au début du printemps avec l’irruption de l’épidémie de Covid-19. À cette date encore, les bibliothèques de recherche étaient fermées, l’accès aux universités et aux laboratoires soumis à de drastiques restrictions, tandis que commençaient tout juste à réouvrir les musées et centres d’archives. L’idée de cet article est née de l’envie de documenter, sur la suggestion de Caroline Muller, la manière dont la crise sanitaire a affecté mes pratiques de recherche. À contre-courant de certains discours qui enjoignaient alors la communauté universitaire et scientifique à se saisir de cette crise pour « inventer » de nouvelles pratiques ou pour « penser l’avenir » numérique 1) Ce sont les mots de Frédérique Vidal dans une lettre adressée le 13 mars 2020 aux personnels de l’enseignement supérieur et de la recherche. Je découvre maintenant l’appel à projets annoncé par la ministre le 2 juin 2020 visant à mettre le numérique au service de « l’amélioration des capacités à agir (…) pour libérer pleinement les initiatives et les énergies ». Inutile de gloser.  , j’ai souhaité décrire la manière dont j’ai dû – comme beaucoup d’autres – improviser, tâtonner, remédier, bricoler, braconner.

Matérialité et interfaces

2 Laisser un commentaire sur le paragraphe 2 0 Peut-être dois-je d’abord préciser d’où j’écris : spécialisé dans l’étude de la Rome ancienne, je suis par ailleurs numismate et archéomètre, ce qui revient à me présenter comme un praticien de l’histoire des pratiques monétaires et, plus largement, des cultures matérielles antiques. Les « archives » sur lesquelles je travaille sont métalliques et tiennent entre le pouce et l’index. Mon intérêt pour cette documentation est étroitement lié à la matérialité de la monnaie et se nourrit de toutes ses dimensions : là où une majorité d’historien·ne·s issu·e·s d’autres spécialités ne l’envisagent spontanément que comme un document iconographique (ou bien ne l’envisagent pas du tout !), j’accorde en réalité plus d’attention à ses conditions de fabrication, à ses propriétés métrologiques, à la composition de son alliage, à son contexte archéologique.

3 Laisser un commentaire sur le paragraphe 3 0 C’est encore sa matérialité qui m’intéresse lorsque j’étudie ses modes de circulation et les usages, infiniment variés, auxquels se prêtait la monnaie dans le quotidien des populations anciennes. Perdues, cachées, rognées, coupées, inscrites, frauduleuses parfois, passées au feu, déposées dans une tombe ou sous les fondations d’une maison, ces pièces documentent minutieusement la vie sociale, économique ou religieuse d’hommes et de femmes de toutes conditions, pour peu que l’on sache comment les faire parler 2)Combien de monnaies les habitants de Pompéi ou d’Herculanum transportaient-ils sur eux quotidiennement ? Qu’achetait-on avec un as, un denier ? Que disent ces transactions quotidiennes de la numératie des populations anciennes ? Ce sont quelques-unes des questions que pose Melissa Bailey dans un bel article récent, dont la lecture ne requiert pas de bagage particulier en numismatique : Melissa Bailey, « Roman Money and Numerical Practice », Revue belge de Philologie et d’Histoire, 91/1, 2013, p. 153-186, DOI : https://doi.org/10.3406/rbph.2013.8413 . Mon « goût de l’archive » n’est jamais plus vif, sur le plan sensoriel cher à Arlette Farge, que lorsque j’examine sous la loupe binoculaire, grossis quarante fois, ici un effet singulier de l’oxydation du cuivre, là l’entaille formée par le coup de burin d’un usager soucieux de vérifier la qualité de son argent. Le plaisir est esthétique mais ces informations, minuscules, n’en alimentent pas moins mon travail d’enquête.

Détails de monnaies d’argent anciennes (Méditerranée occidentale, IIe-Ier siècles av. n. è.), échelles variées. Bibliothèque nationale de France et Musée de Boulogne-sur-Mer, cl. Ch. Parisot-Sillon.

4 Laisser un commentaire sur le paragraphe 4 0 Dans la majorité des cas, je travaille sur des monnaies conservées par des institutions publiques telles que la Bibliothèque nationale de France . Comme des archives plus classiques, elles sont inventoriées, classées, cotées, référencées. Comme d’autres historien·ne·s, j’y accède en fournissant la référence d’un exemplaire précis ou, plus fréquemment, je demande à consulter un plateau en particulier. Comme les autres encore, je les photographie si nécessaire, le plus souvent en bloc selon un procédé standardisé, repoussant à une étape ultérieure la retouche automatisée des clichés pris sur place. Comme beaucoup d’autres enfin, j’ai fait de cet aspect de mon travail une part intégrante de ma pratique de recherche et je me suis donc investi, depuis plusieurs années, dans divers programmes collectifs de numérisation et de publication en ligne 3)Voir par exemple, pour la période 2018-2021, le programme ARCH (Ancient Coinage as Related Cultural Heritage) : https://gtr.ukri.org/projects?ref=AH%2FS000267%2F1 .
C’est dire si, en principe, le confinement et la fermeture au public des institutions patrimoniales et culturelles ont bousculé mes habitudes. J’ai pourtant la chance d’évoluer dans une discipline qui a opéré un tournant rapide et décisif vers le numérique, à une échelle immédiatement internationale. Les principaux corpus monétaires antiques sont désormais librement consultables en ligne et de nouveaux s’y ajoutent chaque année, qui suivent pour la plupart les principes du Linked Open Data : quelques-uns des plus accessibles, ayant adopté l’ontologie élaborée dans le cadre du projet collaboratif Nomisma , sont par exemple CRRO (Coins of the Roman Republic Online), OCRE (Online Coins of the Roman Empire) ou HRC (Hellenistic Royal Coinages) 4)Pour une présentation des aspects techniques et des enjeux historiques des programmes de publication numérique des collections publiques de monnaies anciennes, voir Simon Glenn, Frédérique Duyrat et Andrew Meadows (éd.), Alexander the Great. A Linked Open World, Bordeaux, 2018. .
De simples catalogues de séries monétaires, ces bases de données sont devenues de véritables inventaires en ligne, enrichis par les contributions de partenaires muséaux ou universitaires : par exemple, OCRE référence actuellement un peu plus de 130 000 monnaies, en très grande majorité illustrées par des photographies, grâce à une quarantaine de contributeurs institutionnels. Ces corpus interagissent avec une série de thésaurus connexes et avec d’autres bases de données en ligne proposant des inventaires de trésors monétaires géolocalisés, par exemple CHRR (Coin Hoards of the Roman Republic).

6 Laisser un commentaire sur le paragraphe 6 0 Tous ces projets partagent un même objectif de valorisation du patrimoine archéologique et d’accessibilité, qui prend un tout autre sens à l’heure de la pandémie actuelle : ni moi, ni mes collègues ou étudiant·e·s n’avons été forcé·e·s d’interrompre nos recherches documentaires. Par exemple, une collègue enseignant à New York a pu poursuivre ces derniers jours encore, comme si de rien n’était, l’étude d’une série monétaire qui lui imposait notamment de scruter en détails les photos des 647 exemplaires mis en ligne sur CRRO, conservés à Paris, Londres, New York, Cambridge, Göttingen, Boston, Berlin, Dublin, Heidelberg, etc. Nous avons échangé à ce sujet sur Twitter et elle a pris note de son avancement, comme elle en a l’habitude, sur son blog, qu’elle emploie comme un carnet de recherche.

Autres rites, autres rythmes

7 Laisser un commentaire sur le paragraphe 7 0 Pourtant rien n’y fait, les habitudes sont perturbées : avec l’impossibilité du travail en laboratoire ou en bibliothèque, encore effective en ces jours de déconfinement, il faut renoncer pour un temps à ces rites qui se sont installés au fil des ans et ont contribué à créer les conditions d’une journée de recherche réussie (subjectivement, du moins). Loin du laboratoire, il n’y a pas à profiter d’une pause pour jeter un œil distrait au planning papier des séances d’analyses ; loin de Richelieu ou de Glotz, il n’y a pas de café noir matinal rue des Petits Champs. Dès lors qu’ils disparaissent de la pratique quotidienne de la recherche, ces rites laissent un vide plus important qu’on ne voudrait l’admettre.

8 Laisser un commentaire sur le paragraphe 8 0 Pour tout le monde, c’est le rythme de la recherche qui a changé : on ne compte plus les rencontres reportées, les missions annulées. Les doctorant·e·s de mon laboratoire ont dû réaménager leurs projets et je me suis débrouillé pour prêter quelques livres à des étudiant·e·s de Master à la faveur d’un rare déplacement jusqu’à mon campus universitaire. La plupart de mes collègues archéologues se préparent à un été sans chantiers de fouilles : au-delà de la remise en question de leurs programmes de travail, souvent conditionnés par leur capacité à respecter des calendriers serrés, c’est pour beaucoup un crève-cœur de devoir renoncer à ce qui constitue, par le retour au terrain, une respiration essentielle dans leur travail de recherche.

9 Laisser un commentaire sur le paragraphe 9 0 Le vide, encore. Chercheuses, chercheurs, la crise ne nous frappe pas toutes et tous de la même manière : les un·e·s ont trouvé dans le retrait au monde que leur imposait le confinement la source d’une productivité renouvelée ; les autres, éprouvé·e·s par la maladie, les contraintes familiales, l’angoisse, l’isolement ou la perte, ont levé le pied. La pandémie semble avoir amplifié dans nos rangs, comme ailleurs, les inégalités de genre tout autant qu’économiques : dans certaines universités, des vacataires ont été brutalement renvoyé·e·s à la précarité de leur situation lorsqu’il a été question de ne pas les rémunérer pour les cours n’ayant pas pu être assurés.

10 Laisser un commentaire sur le paragraphe 10 0 Des collègues nous ont quitté·e·s.

11 Laisser un commentaire sur le paragraphe 11 0 À l’inverse, de nouvelles habitudes quotidiennes s’imposent à la faveur de la pandémie, dont on aimerait peut-être se passer : le département d’université, le laboratoire, les programmes de recherche ne semblent plus pouvoir fonctionner sans multiplier les visioconférences réunissant 5, 10, 20 participant·e·s, qui étirent sur une à deux heures, quelquefois en soirée, ce qui se serait autrefois réglé à l’occasion d’un déjeuner. Il faut passer de Tixeo à Zoom, de Teams à RENdez-vous au gré des procédures qu’ont adoptées les institutions de rattachement de chacun·e. La consultation de la boîte mail est aussi plus fastidieuse lorsque s’accumulent ou s’annulent successivement les messages de mise au point sanitaire ou les sollicitations administratives exceptionnelles. Pour celles et ceux qui enseignent à l’université, l’adaptation des formations, puis des modalités d’évaluation a beaucoup empiété sur le temps de recherche, de même que le travail requis pour préparer la rentrée de septembre 2020.

12 Laisser un commentaire sur le paragraphe 12 0 Et à l’issue de tout cela, il y a parfois enfin l’envie de ne pas donner suite, par découragement passager ou pour se persuader que l’on n’est pas de celles et ceux qui céderaient facilement devant une injonction un peu trop ferme à la productivité. Être historien·ne à l’ère du numérique est plus plaisant lorsqu’on a choisi d’épouser pleinement cette démarche que lorsqu’on se le voit imposer par les circonstances !

Chercher ensemble

13 Laisser un commentaire sur le paragraphe 13 0 Mais l’énergie déployée par les membres de la communauté scientifique est remarquable. Passée la sidération des premières semaines de confinement, les initiatives se sont multipliées, qui engagent nos pratiques numériques dans toute leur diversité : les échanges nés sur les réseaux sociaux, les séminaires en visioconférence, les soutenances retransmises en direct n’en sont que quelques formes, qui ont peu à peu trouvé place dans mon emploi du temps – et donnent des idées pour la suite. S’il ne s’agit pas de nier les problèmes qu’elles posent du point de vue de la protection des données de leurs utilisateurs, il m’a paru rafraîchissant de voir des historien·ne·s investir des plates-formes a priori peu scientifiques comme Twitch ou Discord. S’agit-il de solutions durables ? Non, et ce n’est même pas souhaitable ; mais on détourne, on improvise, en attendant demain.

14 Laisser un commentaire sur le paragraphe 14 0 De nombreux éditeurs ont par ailleurs entrepris d’élargir l’accès à leur catalogue numérique le temps que devrait durer le confinement : dans le champ francophone, les conditions de consultation des livres et revues disponibles sur OpenEdition ont par exemple été assouplies et beaucoup de ressources déjà disponibles, mais non exportables, ont pu dès lors être téléchargées au format PDF, sans la moindre restriction. Les principaux acteurs privés, comme Cairn, ont aussi étendu temporairement les droits d’accès à leurs catalogues en ligne, avec une générosité moindre. Les revues et les laboratoires de recherche ont pour beaucoup joué le jeu. Cela donne une idée de ce que pourrait être demain l’ampleur du mouvement pour la science ouverte si l’on s’en donnait pleinement les moyens.

15 Laisser un commentaire sur le paragraphe 15 0 Dans mon université comme certainement ailleurs, le personnel des bibliothèques universitaires n’a pas non plus ménagé ses efforts pour réunir à l’attention des étudiant·e·s et des collègues des listes de ressources numériques couramment ou temporairement accessibles : l’enjeu n’a pas été seulement de solliciter l’accès à des bouquets documentaires élargis auprès des éditeurs, mais encore de diffuser efficacement les informations à l’attention des usagers. Leur travail se poursuit aujourd’hui à travers la mise en place d’un système de guichet dans les conditions particulières qu’exige le respect des « gestes barrières ». Au-delà des appareils, la crise sanitaire et le confinement ont ainsi rendu plus visible le fait que l’accès à l’information scientifique, imprimée ou numérique, repose sur une multiplicité d’actrices et d’acteurs à toutes les échelles.

Une ouverture élargie des publications mises à disposition sur OpenEdition en réaction à la mise en œuvre du confinement. Billet publié le 26 mars 2020 (consulté le 29 mai 2020).

Télécharger, (au)tant que possible ?

16 Laisser un commentaire sur le paragraphe 16 0 En termes de pratiques de recherche, la situation pandémique ouvre donc autant de portes qu’elle en referme et éprouve nos facultés d’adaptation. Dans mon cas, ce décloisonnement bibliographique s’est traduit dans un premier temps par une inépuisable fringale numérique : puisque cela devait prendre fin bientôt, il fallait télécharger, encore et encore. Alors que le travail en bibliothèque, par sa temporalité propre et en vertu des rites qui l’accompagnent, encourage la consultation attentive d’un ouvrage, la recherche confinée – c’est du moins mon expérience – a d’abord favorisé l’accumulation. Moi qui étudie au quotidien l’Espagne ou le Languedoc romains, qu’espérais-je trouver au juste qui puisse nourrir à court terme mes recherches lorsque j’ai téléchargé, par exemple, le livre (au demeurant passionnant) de Soizic Croguennec, Société minière et monde métis. Le centre-nord de la Nouvelle-Espagne au XVIIIe siècle, Madrid, 2015 ? Je ne le sais plus très bien.

17 Laisser un commentaire sur le paragraphe 17 0 La matérialité a pourtant bien vite mis un terme à cette séquence : en plein confinement, le chargeur de mon ordinateur portable professionnel a cessé de fonctionner et je n’ai pas encore pu le remplacer. Il faudra donc attendre avant de procéder au tri de ces gigaoctets de connaissances accumulés sur un disque dur devenu momentanément inutile.

18 Laisser un commentaire sur le paragraphe 18 0 Je m’étonne moi-même de ce manque de discernement. Travaillant dans une petite université, j’ai depuis longtemps pris l’habitude de scanner à mon propre usage quantité de revues et de livres, à la fois par nécessité pratique – parce que je ne peux pas y avoir accès quotidiennement – et à des fins de recherche, un document OCRisé se prêtant à des modes de consultation que ne permet pas un livre imprimé. Plus peut-être que beaucoup de celles et ceux qui ont leurs habitudes quotidiennes à Tolbiac, je m’efforce d’archiver chaque fois que je le peux une version numérique des publications utiles à mon travail en les intégrant à mes bibliothèques Zotero. Je tâche de distinguer entre les ressources indispensables à mes recherches du moment, celles qui le sont un peu moins et celles qui n’ouvrent que des perspectives pour la suite. Je n’en ai pas moins renoncé à cette discipline, acquise au fil des ans, dès lors que se sont brutalement multipliées les possibilités d’accès à la bibliographie en ligne.

19 Laisser un commentaire sur le paragraphe 19 0 Il m’a fallu mettre un terme à cet éparpillement par ailleurs chronophage : j’ai renoué ces dernières semaines avec des pratiques de recherche plus efficaces et mis à profit la fin du semestre universitaire pour écrire à nouveau. Cela n’en révèle pas moins la fragilité de mes méthodes d’enquête habituelles, qui devront évoluer à mesure que se poursuivra demain la croissance du volume des publications scientifiques disponibles en ligne.

Sous la bannière du braconnage

20 Laisser un commentaire sur le paragraphe 20 0 À la marge des institutions scientifiques et culturelles, la situation pandémique accélère de même les formes de coopération qui se sont déjà développées ces dernières années. L’isolement est rompu par la nécessité qu’éprouve chacune et chacun de remédier aux problèmes du moment et l’heure n’est pas à s’embarrasser du cadre de ces échanges. Puisqu’il faut réinventer le quotidien de la recherche, il faut « braconner », « faire avec », « tourner les règles » 5) Michel de Certeau, L’invention du quotidien. 1. Arts de faire, Paris, 1990 (1e éd. 1980), p. xxxvi, 35-36. . Plus qu’à l’accoutumée, les réseaux sociaux ont vu fleurir les propositions d’entraide, en particulier pour l’accès à la bibliographie, comme en témoignent le hashtag #bibliosolidaire sur Twitter ou le groupe « La Bibliothèque solidaire du confinement » sur Facebook, réunissant actuellement 62 800 membres.

Page d’accueil du groupe privé « La Bibliothèque solidaire du confinement », Facebook (consulté le 29 mai 2020).

21 Laisser un commentaire sur le paragraphe 21 0 C’est via Facebook encore qu’une collègue archéologue a entrepris ces dernières semaines de rassembler le plus grand nombre possible de versions numérisées des Cartes archéologiques de la Gaule, jamais publiées au format numérique 6)Les CAG, relancées à partir de 1988, constituent l’inventaire public de référence des découvertes archéologiques effectuées en France métropolitaine. La collection, qui compte actuellement 130 volumes parus, est conçue selon le principe d’un découpage par départements, chacun pouvant par ailleurs faire l’objet de plusieurs volumes (par exemple, 69-1 : le Rhône, à l’exception de l’agglomération lyonnaise ; 69-2 : Lyon). La couverture géographique est désormais presque complète mais les volumes les plus anciens gagneraient désormais à être actualisés. . Puisqu’il est impossible à quiconque écrit actuellement un mémoire ou une thèse d’archéologie portant sur le territoire français métropolitain de se passer de ces ouvrages, l’urgence a semblé imposer la nécessité de pallier les lacunes des ressources officiellement disponibles en ligne par un effort de documentation participative, hors du cadre légal qui prévaut habituellement.

22 Laisser un commentaire sur le paragraphe 22 0 Il faut dire que les initiatives évoquées précédemment pour un assouplissement temporaire des modalités d’accès aux publications scientifiques en ligne ne suffisent manifestement pas à combler les besoins. Si cela ne reflète pas une situation propre à l’histoire ou même aux sciences humaines et sociales, peut-être n’est-il pas vain d’observer que le trafic mensuel du site Sci-Hub, qui propose une solution de contournement des paywalls adoptés par les principaux éditeurs académiques pour accéder librement à leurs publications scientifiques en ligne, serait passé de 15,5 millions à 26,1 millions de visites entre janvier et avril 2020 (+ 68 %) 7) Sci-Hub étant inaccessible depuis plusieurs pays européens, France incluse, sans employer une solution de VPN ou le réseau Tor, il est en principe impossible de déterminer leur part dans le trafic global du domaine https://sci-hub.tw. , sans tenir compte de ses sites miroirs. C’est une progression nettement supérieure à celle des principaux portails ou réseaux sociaux de la recherche sur la même période 8)Pour ne citer que quelques exemples francophones ou internationaux, selon la même source : Researchgate + 29 % ; Wiley + 25 % ; Archive.org + 24 % ; Google Scholar + 23 % ; OpenEdition + 18 % ; Cairn + 16 % ; Persée + 7 % ; Academia.edu + 2 %….

23 Laisser un commentaire sur le paragraphe 23 0 Dans mon domaine de spécialité enfin, une équipe a entrepris de partager l’intégralité de sa bibliothèque virtuelle, réservée habituellement à un usage interne, avec tous les collègues susceptibles d’en ressentir l’utilité, sommés en retour de diffuser eux-mêmes le lien. De proche en proche, je suis entré dans la boucle : j’y aurais accès jusqu’au 1er juin, date à laquelle le mot de passe serait modifié et la bibliothèque de nouveau réservée aux membres de l’équipe à l’initiative du projet. Un index m’a été transmis, dressant la liste des près de 80 000 livres, articles ou numéros de revues disponibles, par catégories. Si la bibliothèque inclut de nombreuses références disponibles dans le domaine public ou publiées en accès libre, on y trouve aussi une quantité exceptionnelle d’ouvrages scannés, (plus ou moins bien) compressés puis OCRisés par ces chercheur·euse·s pour leurs propres travaux : des dizaines de milliers de pages d’inventaires, de catalogues ou d’études de référence, difficilement accessibles en temps normal.

24 Laisser un commentaire sur le paragraphe 24 0 C’est une mine d’or clandestine, ne fournissant à celles et ceux qui en explorent les galeries numériques qu’une consigne, essentiellement formelle : aucun de nous n’est censé conserver ces références après le 1er juin. Plus assuré sur un terrain scientifique que je maîtrise mieux, j’ai cette fois procédé avec méthode et collectivement : quelques-uns d’entre nous nous sommes réparti les filons à exploiter. Nous avons téléchargé les ressources utiles à nous-mêmes ou à nos étudiant·e·s, puis mis en commun ce qui devait l’être. Cela représente finalement, dans mon cas, quelque 18,8 gigaoctets de bibliographie numérique.

25 Laisser un commentaire sur le paragraphe 25 0 Qu’on le veuille ou non, le braconnage est au cœur de nos pratiques de recherche ordinaires, qu’elles soient numériques ou non : il s’immisce là où nous contraignent les usages institués. Il l’est plus encore aujourd’hui car la crise dissipe les faux-semblants, favorise les accommodements. Il le sera probablement davantage à l’avenir au regard de l’inadéquation entre les politiques publiques de la recherche et les réalités du travail dans nos disciplines. Tâchons de nous souvenir demain de la brutalité avec laquelle la crise frappe certaines et certains d’entre nous. Tâchons aussi de nous souvenir de ces « mille manières de braconner » qu’elle nous inspire aujourd’hui : peut-être y trouverons-nous le moyen de résister ensemble aux injonctions néfastes et aux stratégies d’étouffement qui, déjà, commencent à réapparaître.

26 Laisser un commentaire sur le paragraphe 26 0 Le mot de passe pour accéder à cette bibliothèque en ligne, désormais hors d’usage, tenait en six lettres : Corona.

References   [ + ]

1. Ce sont les mots de Frédérique Vidal dans une lettre adressée le 13 mars 2020 aux personnels de l’enseignement supérieur et de la recherche. Je découvre maintenant l’appel à projets annoncé par la ministre le 2 juin 2020 visant à mettre le numérique au service de « l’amélioration des capacités à agir (…) pour libérer pleinement les initiatives et les énergies ». Inutile de gloser.  
2. Combien de monnaies les habitants de Pompéi ou d’Herculanum transportaient-ils sur eux quotidiennement ? Qu’achetait-on avec un as, un denier ? Que disent ces transactions quotidiennes de la numératie des populations anciennes ? Ce sont quelques-unes des questions que pose Melissa Bailey dans un bel article récent, dont la lecture ne requiert pas de bagage particulier en numismatique : Melissa Bailey, « Roman Money and Numerical Practice », Revue belge de Philologie et d’Histoire, 91/1, 2013, p. 153-186, DOI : https://doi.org/10.3406/rbph.2013.8413
3. Voir par exemple, pour la période 2018-2021, le programme ARCH (Ancient Coinage as Related Cultural Heritage) : https://gtr.ukri.org/projects?ref=AH%2FS000267%2F1
4. Pour une présentation des aspects techniques et des enjeux historiques des programmes de publication numérique des collections publiques de monnaies anciennes, voir Simon Glenn, Frédérique Duyrat et Andrew Meadows (éd.), Alexander the Great. A Linked Open World, Bordeaux, 2018.
5. Michel de Certeau, L’invention du quotidien. 1. Arts de faire, Paris, 1990 (1e éd. 1980), p. xxxvi, 35-36.
6. Les CAG, relancées à partir de 1988, constituent l’inventaire public de référence des découvertes archéologiques effectuées en France métropolitaine. La collection, qui compte actuellement 130 volumes parus, est conçue selon le principe d’un découpage par départements, chacun pouvant par ailleurs faire l’objet de plusieurs volumes (par exemple, 69-1 : le Rhône, à l’exception de l’agglomération lyonnaise ; 69-2 : Lyon). La couverture géographique est désormais presque complète mais les volumes les plus anciens gagneraient désormais à être actualisés.
7. Sci-Hub étant inaccessible depuis plusieurs pays européens, France incluse, sans employer une solution de VPN ou le réseau Tor, il est en principe impossible de déterminer leur part dans le trafic global du domaine https://sci-hub.tw.
8. Pour ne citer que quelques exemples francophones ou internationaux, selon la même source : Researchgate + 29 % ; Wiley + 25 % ; Archive.org + 24 % ; Google Scholar + 23 % ; OpenEdition + 18 % ; Cairn + 16 % ; Persée + 7 % ; Academia.edu + 2 %…
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